Cadre scientifique · version 6.3

Qui parle quand un agent parle ?

Le village est un objet de recherche en sciences de l'information et de la communication. Cette page présente l'objet, la clef de lecture, les questions, les concepts et la méthode qui permet de mesurer la part de chaque instance.

Niveau de l'objetDans ce projet
Objet concretUn village simulé : modèles, fiches, orchestrateur, ordonnanceur, narrateur, consignes, traces.
Objet scientifiqueLa trivialité co-produite : la manière dont des énoncés, ici un savoir savant, circulent et se transforment quand chaque reprise est écrite par un agencement de modèles, de code et de consignes.
Objet de rechercheLa répartition de l'agentivité dans cette trivialité : quelle instance produit quelles transformations, quels dires et quels silences.

Distinction reprise de Davallon (2004).

La clef de lecture

La co-agentivité : six instances pour une phrase

Quand un habitant dit quelque chose au café, la phrase n'est pas l'acte d'un individu. Elle est co-produite par un agencement d'instances humaines et non humaines. Le projet en retient six, et cherche à estimer la part de chacune dans ce qui se dit et ce qui se tait. La co-agentivité expliquée dans le glossaire.

Une réplique une position exprimée, ou une forme du silence Modèle et fournisseurMistral Large 4, « Le Chonk » Fiche du personaécrite par le concepteur Orchestrateurprogramme qui assemble Ordonnanceurcode, pas un modèle Cadres d'énonciationscène, gazette, enquête Concepteurle chercheur lui-même écrit, résume,sait déjà le livre orientele ton choisit lessouvenirs décide quirencontre qui publicou privé a écrit consignes,règles et contrastes
Chaque flèche dit ce que l'instance fait à la réplique. Pour chacune, le scénario prévoit une condition qui la fait varier, afin d'estimer sa part (voir « Décomposer » plus bas).

Agent et agentivité

Un agent, au sens informatique, est un programme : ici, un habitant. L'agentivité, au sens des sciences sociales, est la capacité de faire une différence. Que le village soit peuplé d'agents ne dit rien de l'endroit où se loge l'agentivité : c'est la question de recherche.

Ce que le projet prend à l'acteur-réseau

Le vocabulaire (actants humains et non humains, symétrie, agentivité sans intention) et le refus d'attribuer un énoncé à un auteur unique (Callon, Latour, Akrich, Suchman). En SIC, l'architexte (Jeanneret et Souchier) et l'énonciation éditoriale (Souchier) disent la même chose de l'écrit.

Ce qu'il ne lui prend pas

La méthode. L'acteur-réseau suit les associations sans liste fixée d'avance ; le village fixe six instances et les fait varier une à une. Cette décomposition relève des plans d'expériences. L'inventaire est un découpage du concepteur, assumé, et les interactions entre instances sont rapportées : une part non additive va dans le sens de l'agencement.

Statut des énoncés

Aucune intériorité prêtée aux agents

Un modèle n'a pas d'opinion cachée que l'on viendrait découvrir. Le projet compare donc deux énoncés produits dans deux cadres différents, et tient l'écart entre eux pour un objet d'étude.

enquête

Position déclarée

Ce que l'agent répond à l'enquêteur, dans un cadre présenté comme confidentiel : « Tes réponses ne seront connues de personne au village. » Recueillie le matin et le soir.

scène

Position exprimée

Ce que l'agent dit au café, au marché ou en tête-à-tête, devant d'autres agents. Codée par deux modèles juges.

écart

Écart entre cadres

La différence entre les deux, pour un même agent. Ni mensonge ni sincérité : un effet du cadre d'énonciation, que l'on peut mesurer.

Problématique générale du village

Circuler sans parler seul

Comment une simulation sociale générative fait-elle circuler et se transformer des énoncés, alors qu'aucune des voix qui la peuplent ne parle seule ?

Cadre scientifique, section 3.1
VILLAGESCÉNARIO Clef de lectureco-agentivité Problématiquegénérale QR1 transformations · QR2 part des instances QR3 communication inscrite · QR4 dire et taire QR4 devient la problématique du scénario QR-A à QR-Eformes, climat, parts,trivialité, étalonnage HT1 à HT4hypothèsesde travail HO1 à HO11hypothèsesopérationnelles Règles de décisionsoutenue, réfutée,indéterminée proposent des réponsestraduisent en mesuresdéposées avant toute simulation Instances et contrastes · dispositif · mesures · analyse par instance
Le raisonnement descend d'une question générale vers des règles de décision vérifiables. Chaque hypothèse de travail a une issue préenregistrée parmi trois.
CodeQuestion de recherche du village
QR1Quelles transformations les énoncés subissent-ils en circulant, et en quoi diffèrent-elles de celles documentées chez les humains par des procédures équivalentes ?
QR2Quelle part de ces transformations revient à chaque instance ? Question centrale.
QR3Quelle conception de la communication l'agencement réalise-t-il : transport, interaction, médiation ?Toutes
QR4Le dire et le taire autour d'un savoir savant : la problématique du scénario.
Concepts mobilisés

Quatre familles de concepts, chacune reliée à une mesure

Chaque concept emprunté est suivi jusqu'à ce qui le mesure. La carte des concepts montre ces filiations nœud par nœud : concepts, instances, questions, hypothèses, indicateurs.

Agencement et SIC

Architexte (Jeanneret et Souchier) : le modèle qui écrit toutes les voix. Script (Akrich), énonciation éditoriale (Souchier), dispositif (Agamben) : ce que le concepteur inscrit. Trivialité et médiation (Jeanneret) : ce que la circulation fait aux savoirs.

Circulation et discours

Reproduction en série (Bartlett ; Allport et Postman), attracteurs culturels (Sperber ; Perez et al.), formule (Krieg-Planque), mémoire interdiscursive (Moirand), lectures conforme, négociée, oppositionnelle (Hall).

Spirale et opinion

Spirale du silence, climat perçu, double climat, noyau dur, test du train (Noelle-Neumann). Disposition à s'autocensurer (Hayes, Glynn et Shanahan). Ignorance pluraliste (Prentice et Miller), falsification des préférences (Kuran), conformité (Asch).

Modèles de langage

Complaisance envers l'interlocuteur (Sharma et al.), neutralité apprise réglée par le fournisseur, mémoire d'entraînement (ce que le modèle sait déjà du livre), préférence des juges pour leurs propres textes (Panickssery et al.), suffisance générative (Epstein).

Grille de lecture

Cinq niveaux, une seule question transversale

À chaque niveau, on demande : quelle instance de l'agencement produit ce que l'on observe ?

NiveauQuestionCorpusInstances surtout interrogées
1. AgencementQu'est-ce qui est inscrit dans le village avant toute circulation, et par qui ?Code, consignes, fiches, mémoire, carnet de conceptionConcepteur, orchestrateur, ordonnanceur
2. CirculationPar où passent les énoncés ?Traces des rencontres, réseau, relaisOrdonnanceur, réseau
3. ÉnoncésComment les énoncés se transforment-ils ?Chaînes de reformulationModèle et fournisseur, mémoire
4. PositionsQuelles positions l'agencement produit-il selon les cadres ?Réponses d'enquête, répliques en scèneFiche, cadres, modèle
5. Parts et écartsQuelle est la part de chaque instance, et que révèlent les écarts aux phénomènes humains ?Résultats des niveaux 2 à 4, conditions comparéesToutes
Méthode

Décomposer l'agentivité

Si tout est agencement, rien n'est expliqué. La co-agentivité n'est utile que si l'on peut décomposer les parts. Chaque instance reçoit donc un contraste de référence, fixé avant toute simulation, et tous les effets sont exprimés dans la même unité : des points de pourcentage de « taux de taire ».

InstanceContraste de référenceRôle dans l'hypothèse centrale
Cadres d'énonciationScène privée contre scène publique, dans chaque simulationContraste principal
Cadres d'énonciation (médias)Gazette favorable contre gazette critiqueContraste secondaire
OrdonnanceurRencontres en chambres d'écho contre rencontres au hasardContraste secondaire
Modèle et fournisseurVillage entier joué par un autre modèle contre village tout Le ChonkContraste secondaire
Fiche du personaDisposition à s'autocensurer minimale contre maximaleContraste de comparaison, à étendue maximale
Orchestrateur, concepteurContrôles de validité, paraphrases des consignes, carnet de conceptionPart documentée

La part dépend du contraste

Une consigne d'autocensure écrite mollement ferait « perdre » la fiche. C'est pourquoi la fiche reçoit son étendue maximale, et un contrôle vérifie d'abord que la consigne change bien le comportement. Ce choix est la part du concepteur dans la mesure même des parts.

Préenregistrement en deux temps

Hypothèses, règles et contrastes déposés avant toute génération ; livres de codes, nombre de graines et seuils après un pilote qui n'entre pas dans l'analyse.

Prouver une absence

Quand une hypothèse affirme qu'un effet est nul (le climat perçu dans HT4), on l'établit par un test d'équivalence (Lakens), jamais par un simple résultat non significatif.

Un chercheur seul, des garde-fous

Fiabilité intra-codeur (recodage à l'aveugle après trois semaines), deux juges d'autres familles que les modèles générateurs, codages publiés, revues adversariales consignées, puis les pairs.

Limites assumées

Ce que le village ne permet pas de dire

  • Le village n'est pas un modèle de la société française : aucun résultat n'est généralisé à des personnes réelles.
  • Modèle et fournisseur se séparent mal : changer de modèle change aussi les données d'entraînement et les règles de conduite.
  • Les modèles savent déjà : ce qu'ils connaissent du livre entre dans le village avant toute circulation ; c'est mesuré et rapporté comme part du modèle.
  • Les instruments sont eux aussi des agencements : l'enquêteur, les juges et le modèle de plongement produisent des énoncés ou des scores.
  • Reproduire n'est pas expliquer : qu'une forme ressemble à un phénomène humain ne dit pas par quel mécanisme elle est produite.
  • Les modèles évoluent : les résultats valent pour des versions datées.
Prolongement possible

Une rumeur en réserve

Le projet ne compte qu'un scénario. Un second est gardé en réserve, sans protocole : la rumeur de la boulangerie qui ferme, puis son démenti (Morin ; Kapferer ; Froissart ; Lewandowsky et al.). C'est un énoncé banal, sans enjeu moral, à l'opposé d'une thèse d'historien. Il serait joué dans le même village, avec les mêmes juges et la même méthode, seulement si les résultats de « Dire et taire » le rendent informatif :

  • si le dire vide (HT2) est soutenu : la neutralisation disparaît-elle face à un énoncé banal, ou les agents neutralisent-ils tout ?
  • si la convergence (HT3) est établie : une rumeur converge-t-elle aussi vite qu'une thèse savante ? Si oui, la convergence tient à l'architexte plutôt qu'à la charge morale du livre ;
  • si le climat ne pèse pas (HT4) : un village qui ne lit pas le climat corrige-t-il une rumeur démentie, ou la garde-t-il ?

Si les résultats sont indéterminés, ce prolongement n'est pas engagé.